Jeff et Éden : la réparation.

Rencontre en terrain délicat.

C’était à l’automne 2001. Je venais d’arriver dans le Lauragais, alléchée par un contrat sur une structure qui semblait idéale : paddocks pour chevaux en boxes, chevaux en troupeaux, etc.

Je me suis vu allouer un piquet de chevaux. Cela veut dire que j’étais responsable des soins et de l’entretien physique et mental de ces chevaux de propriétaires, et ce pour l’année à venir. Parmi ces trois chevaux confiés, il y avait un anglo-arabe bai, Jeff.

Je me souviens parfaitement du descriptif que le couple (responsable de la structure) m’a fait de Jeff. Ils l’avaient sorti, et attaché à la douche. Je le trouvais très fin dans son physique, dans son regard, dans sa gestuelle. Empreint de délicatesse jusque dans son âme. Alors ils m’ont dit avec une moue dédaigneuse : « Bah de toute façon il est trop con, vraiment, on est même obligés de lui mettre le tord-nez pour lui passer le filet, il ne comprend rien. (silence pensif) Bah, tu feras ce que tu pourras. »

Un cheval incompris.

Ils m’ont montré sans conviction en ricanant comment en effet, ils ne pouvaient l’approcher sitôt qu’ils avaient le filet en main. Puis ils ont attrapé le tord-nez et ont tenté de me montrer comment faire. Mais Jeff reculait tellement qu’ils n’ont pas insisté. « Enfin, tu vois, tu fais comme tu peux, mais faut vraiment le coincer sinon il comprend rien, il est trop con. »

Je me souviens du soulagement ressenti lorsque la dame a cessé d’approcher Jeff au lieu de s’acharner. Je n’aurais pas apprécié avoir affaire à une scène de torture, je n’aurais pas su comment réagir dès ces premiers jours d’une embauche que j’espérais pérenne.

Dès lors, je n’ai eu en tête que de réconcilier Jeff avec la mise du filet. Que plus personne, jamais, ne pense à lui mettre un tord-nez, à le violenter de nouveau pour cela.

C’est une vieille histoire désormais, mais je me revois en train de lui expliquer, dans une toute petite stabulation près du manège, ceci : Jeff, tu as le droit de fuir le filet, et si tu ne le fuis pas, regarde, il reste loin de toi. Jeff, si tu fuis le filet, celui-ci t’accompagne sans te faire de mal. Jeff, ce filet peut même fuir devant toi. Etc. Aujourd’hui, ce sont des procédés courants, utilisés communément sous les appellations approche-retrait, désensibilisation, aspiration, etc. A l’époque, j’ai fait cela hasardeusement, sans doute avec pas mal d’erreurs grossières. Et la trouille d’échouer.

Rebondissements.

Oui mais voilà, je l’ai fait. Et avec tellement d’attention et d’application, de ferveur même, que Jeff a compris. En très peu de temps, il est venu placer son nez entre les montants du filet. Le reste, je ne m’en souviens plus trop. Mais très vite j’ai pu lui passer le filet presque normalement sur la tête. Quel soulagement ! Je l’aurais embrassé de reconnaissance. Il ne me restait plus qu’à lui rendre la manipulation banale.

Cette réussite, annoncée aux responsables du club a été balayée d’un « Ah ? Oh bon, ben si tu le dis … »

– soupir dépité de ma part –

Malheureusement, tout le bonheur que je voulais offrir à Jeff, pour réparer les injustices vécues jusque-là, a pris une bonne claque. Ce sensible cheval, ferré, a eu son foin distribué dans un filet à foin … placé trop bas dans sa stabulation …

C’est moi qui l’ai découvert au petit matin, misérable, dégoulinant de transpiration, une éponge du fer coincée dans une maille de filet, la jambe horizontale (fallait-il qu’il se soit débattu pour être dans pareil état !).

Un muscle pectoral semblait avoir disparu de son corps, sans doute déchiré par les efforts. Game over. Repos complet. Impossible dès lors d’ancrer le bon comportement de Jeff vis-à-vis de la mise du filet sur sa tête.

J’ai souvent pensé aux propriétaires de Jeff, discrètes, délicates. La maman, pensive et toujours présente pour Jeff, à venir le faire brouter ; et sa fille si agréable. Quel sentiment d’impuissance pour leur apporter du réconfort. Et puis, j’ai démissionné de cette structure, et n’ai plus eu de nouvelles depuis.

Épilogue.

C’était il y a 17 ans en arrière maintenant.

Et voilà qu’une jeune femme me contacte récemment pour de l’aide avec sa jeune jument Eden. Le nom de la jeune femme ne m’est pas inconnu mais je ne la remets pas. Elle me parle d’Eclipse et de l’admiration qu’elle avait pour elle. Damned … Et elle me donne des nouvelles de Jeff … les souvenirs me reviennent instantanément. Il va bien et est à la retraite chez elle. Quel soulagement ! Elle, elle est devenue ostéopathe. Elle se demande si j’accepterai de me déplacer pour l’aider avec Eden.

Fichtre. Bien sûr que je vais me déplacer !

C’était ce matin. C’était un plaisir indescriptible. Une sorte de réparation. Une chance qu’on n’a pas souvent dans la vie. Une boucle qui se ferme.

Jeff est venu me flairer, a regardé brièvement la séance d’Eden et a continué sa vie paisible. Une nouvelle boucle commence …

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2 pensées à propos de “Jeff et Éden : la réparation.

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